
Le ciel étoilé, sans lune, scintillait de mille feux, la soirée était douce et le vent s’était tu. Mamymoun s’installa sur la grande natte, le Grimoire des Contes et Légendes oubliées sur ses genoux. Hyly, Tylac et Eliot, la rejoignirent bientôt, s’installant à leur tour à ses côtés.
« Ce soir, mes trésors, je vais vous lire quelque chose d’un peu différent… Ce n’est pas vraiment un conte, mais une ancienne prière, transmise par les Alkéïdes eux-mêmes. Elle est écrite dans le grimoire à l’encre d’aube, ce qui signifie qu’elle ne peut apparaître que lorsqu’une âme aimée traverse le Grand Passage.
Hope s’en est allée il y a peu de temps et mon cœur s’est brisé en mille morceaux, mais hier le Grimoire m’a appelé et voici que sur une page blanche, cette prière s’est révélée. Je voulais vous attendre pour que nous la lisions ensemble car mon intuition me dit qu’un grand secret nous sera révélé. »
Elle tourna les pages lentement, puis posa une main sur son cœur avant de commencer.
« Hope,
Compagne fidèle des jours et des nuits,
Toi dont le souffle portait l’amour,
Voici venue l’heure du Passage.
Par la Terre, je bénis tes pas.
Par le Feu, j’honore ta force.
Par l’Eau, je laisse couler mes larmes.
Par l’Air, je souffle ta liberté.
Les Alkéïdes ouvrent le seuil.
L’Arbre-Mémoire incline ses branches vers toi.
Les brumes d’Anteleïa s’écartent en silence.
Hope, douce âme,
Que la lumière te guide,
Que les étoiles chantent ton nom,
Et que le vent te porte vers la Grande Trame. »
Et alors que la prière s’achevait, une poussière d’étoile s’éleva du vieux grimoire. Une plume de chouette et un encrier magiques se matérialisèrent sous les yeux ébahis des enfants.
Mamymoun déposa avec précaution le livre sur le sol et tous se penchèrent pour lire les mots que la plume se mit à inscrire, trempant régulièrement sa pointe dans l’encre d’aube.
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« Il y a, dans tous les univers et les multivers, un moment très spécial, empli de mystères, de peur, de doutes et de larmes…. Celui où une vie s’éteint…
Cependant elle ne meurt pas vraiment, seul disparait le vaisseau qui a hébergé, pour un temps, une expérience, une mission… une âme éternelle.
Voici venu le temps du passage d’une âme animale, fidèle et fière, qui a quitté le monde des Hommes pour rejoindre celui des Brumes, là où toute âme animale se rend.
En ce jour, Hope, fille de la Terre et sœur des hommes, franchit la frontière.
Treize années elle a vécu parmi les humains, marchant auprès d’une Gardienne, porteuse d’écho et de ses petit-enfants dont elle fut la protectrice sacrée.
Elle a aimé sans condition, veillé sans fatigue, consolé sans parole.
Et quand le moment fut venu… elle s’est allongée doucement, offrant son dernier regard à sa Gardienne et son ultime souffle à la Terre.
Et ce souffle… fut entendu loin, bien plus loin que la Terre, bien plus loin qu’Aethera..
Dans les marais brumeux d’Anteleïa, là où l’eau dort et rêve à la fois, un souffle invisible effleura la surface.
les Alkéïdes levèrent leurs cornes vers le ciel. Car ils surent qu’une grande âme s’approchait.
Elm’iraan, jeune Alkéïde au pelage d’écorce argentée fut désigné.
Autour de lui, les brumes vivantes se tordirent légèrement, comme pour faire place.
Les autres Alkéïdes, silencieux, se mirent en cercle, les yeux mi-clos. Une lueur bleue monta de leurs corps et du sol
Alors… elle arriva. Pas en marchant, ni en courant, mais portée par une mémoire, par un lien plus fort que le temps et l’espace.
Elle s’appelait Hope. Son pelage noir semblait encore chaud du soleil terrestre.
Ses yeux — profonds, fidèles — ne portaient ni peur, ni regret.
Seulement cette douce confusion des âmes qui ont aimé si fort qu’elles ne savent plus où aller.
Elle posa les pattes sur le sol spongieux d’Anteleïa… et l’eau scintilla doucement sous elle.
Elm’iraan s’avança. Il n’avait jamais accueilli une âme aussi dense et ancienne.
Autour de Hope, les lucioles-mémoire se mirent à tournoyer, déposant des éclats de souvenirs dorés sur son pelage: une main d’enfant qui caresse, une course à perdre haleine dans les eaux peu profondes d’un lagon émeraude, des jeux endiablés avec un compagnon cher, une nuit d’orage dans la sécurité des bras de son humaine, un parfum, un son …
« Tu es Hope, fille du lien, gardienne sans promesse et pourtant fidèle jusqu’au dernier souffle, » dit Elm’iraan, mettant un terme aux souvenirs.
Il s’agenouilla devant elle.
« Tu n’es pas ici parce que tu es morte. Tu es ici… parce que tu vis encore. Dans une mémoire, dans un cœur. Et dans le chemin qui t’attend. »
Hope cligna doucement des yeux. Et pour la première fois, elle vit les autres Alkéïdes.
Des êtres faits de silence, d’écorces souples et d’eau, dont chaque souffle portait les notes d’un chant ancien.
La confusion disparut remplacée par l’attente et l’espoir. Et tandis que la lumière d’Anteleïa baignait Hope de reflets ambrés, une feuille ancienne se décrocha d’un arbre de mémoire et se posa à ses pieds.
Elle la renifla. Elle sourit. Elle était prête.
Au bord du lac sacré de Valhondra, les Alkéïdes préparèrent le Cercle de la Lueur. Là où les âmes se regroupent et restent… un temps. Le temps de comprendre, de guérir, de choisir.
La nuit tomba sur Anteleïa, le ciel illuminé de constellations mouvantes et d’aurores boréales multicolores.
Hope se coucha au centre du Cercle, entourée de brumes vaporeuses et de lucioles mémoires virevoltantes.
Son souffle était lent et profond. Son regard brillait maintenant d’une lumière plus ancienne, plus vaste.
Elm’iraan approcha, portant une corne tressée de racines et de branches de Vaënah.
« Tu as aimé sans conditions, et tu as protégé sans chaînes. C’est pourquoi tu as le droit de choisir, Hope.
Renaître, Evoluer, Ou attendre et veiller. »
Les mots résonnèrent autour d’elle comme un écho de l’âme.
Hope se leva. Lentement, elle fit le tour du cercle, une fois. Deux fois. Trois fois.
À chaque passage, une forme ancienne se dessinait dans l’eau : un aigle, une louve blanche, un chien noir aux pattes de feu…
Alors elle s’arrêta, brisant le cercle. Elle tourna la tête vers Elm’iraan, puis vers les étoiles… et aboya doucement.
Non pas un aboiement de peur, ni d’appel. Un aboiement de serment. Elle avait choisi. Elle resterait pour veiller.
Le pacte fut scellé. Une brume d’or s’enroula autour de ses pattes. Ses yeux devinrent miroir. Et son cœur d’âme lumineuse se lia à Anteleïa.
Désormais, Hope serait Gardienne du Portail. Non pas un guide comme les Alkéïdes mais une sentinelle douce, veillant sur les âmes animales hésitantes, blessées ou égarées,
qu’elle pousserait doucement du museau, jusqu’aux Portes de Brume.
Et désormais… quand un humain pleurera son animal aimé en regardant les étoiles, il pourra percevoir un frémissement léger dans le ciel. Une sensation étrange lui étreindra le cœur, comme une promesse de lendemains heureux et s’il écoute attentivement, juste un instant, alors il entendra le bruit léger d’une queue qui bat doucement contre le sol d’Anteleïa et l’aboiement joyeux d’une grande et belle âme gardienne.
Car Hope veillera et accueillera. Toujours. »
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Mamymoun referma le Grimoire en silence. Hyly renifla doucement, Eliot serra contre lui sa peluche en forme de louve. Tylac, lui, regardait les étoiles, le regard brillant.
« Vous voyez, mes petits cœurs… Hope est sur Anteléïa et nous savons désormais que nos routes se croiseront à nouveau, alors ne soyons plus tristes et laissons nos cœurs chanter !