Louise, 15 ans, est une jeune fille calme, plutôt solitaire et timide. Fille unique, elle vit à la campagne avec ses parents. Depuis quelques temps, Louise fait face à des bouffées d’angoisse lorsqu’elle se rend au lycée, des sensations d’étouffement qu’elle ne comprend pas entièrement. Ces épisodes la conduisent souvent à quitter la classe pour se rendre à l’infirmerie où elle tente de se calmer en pratiquant des exercices de respiration. Pourtant, elle peine à mettre des mots sur ce malaise.

Lors de notre première rencontre en art-thérapie, Louise m’explique que, hormis ce problème récent, son enfance et son adolescence se sont déroulées dans un environnement serein. Ses parents sont présents et attentionnés, et elle a des amis, principalement des filles, avec qui elle s’entend bien. Ses résultats scolaires sont bons, même si ses absences à cause de ses crises d’angoisse lui causent des retards.

Lorsqu’elle parle des émeutes en Nouvelle-Calédonie de mai 2024, elle me dit qu’elle ne s’est pas vraiment sentie concernée. En dépit des informations relayées sur les réseaux sociaux et des discussions à la maison, elle ne pense pas que son malaise soit lié à ces événements. C’est alors que je lui propose d’utiliser l’art comme moyen d’expression. Après tout, l’art-thérapie permet de libérer les émotions qui restent parfois enfouies sous la surface.

Louise choisit la peinture, une forme d’expression qui semble lui parler. Je lui propose plusieurs médiums et elle opte pour les peintures acryliques. Je lui demande de choisir des couleurs qui lui plaisent. Après quelques instants de réflexion, elle sélectionne le rouge et un bleu/vert métallique, deux couleurs qui, a priori, contrastent fortement.

Je lui montre comment préparer le fond de sa toile. Elle crée alors trois bandes de couleur : deux rouges, et une bleue au centre. Je lui demande ensuite de me parler de ce qu’elle voit dans ces couleurs et cette disposition. Après un moment de silence, elle me dit qu’elle perçoit une rivière, avec de chaque côté des champs de bataille. Cette réponse, à la fois simple et forte, me fait comprendre qu’il existe des symboles sous-jacents qui commencent à émerger.

Je lui demande alors ce qu’elle imagine ajouter à son tableau pour compléter cette image. Louise décide d’introduire des explosions, qu’elle réalise avec du gel pailleté doré. Puis, elle se concentre sur les formes créées par l’étalement de la peinture bleue et choisit de tracer une frontière entre l’eau de la rivière et la terre.

Peu après, elle revient vers moi, l’air pensif. Elle me confie qu’en observant plus attentivement son tableau, elle a l’impression de voir une rivière vue du ciel, avec les terres rouges du sud de la Nouvelle-Calédonie qui se dessinent dans le bleu. Elle me dit qu’elle aimerait ajouter des bateaux sur cette rivière calme, ce qu’elle fait avec une grande application.

Lorsqu’elle me présente son œuvre, elle est heureuse du résultat, un peu surprise d’avoir créé quelque chose de « beau », elle qui pensait ne pas en être capable. Pourtant, elle semble sentir qu’il manque encore quelque chose. Après réflexion, elle décide d’ajouter une pieuvre, une petite créature en embuscade, tapie au bord de la rivière.

Ce geste, simple mais puissant, marque une étape importante dans son exploration intérieure. La pieuvre, souvent symbole de peur ou de conflit intérieur, semble représenter l’élément perturbateur, celui qui se cache dans les recoins de son esprit, bien qu’elle se trouve encore à l’extérieur de l’eau, prête à surgir mais non encore pleinement intégrée.

À travers cette peinture, Louise a réussi à exprimer non seulement une vision de son environnement, mais aussi un ressenti profond lié à ses angoisses. Le tableau, à la fois paysage et reflet de son monde intérieur, met en lumière des tensions non résolues, des émotions refoulées qui, sans doute, prennent racine dans ses inquiétudes et son besoin de comprendre ce qui se passe en elle.

Au fil de la séance, Louise a laissé émerger des symboles et des images qui, une fois posées sur la toile, ont semblé libérer des émotions qu’elle n’avait pas encore pleinement explorées. Ce processus d’expression artistique lui a permis non seulement de prendre conscience de son malaise, mais aussi de le transformer, de le voir sous un nouveau jour. En me confiant son tableau, Louise a fait un pas important dans son chemin de guérison, un pas qui, je l’espère, l’aidera à mieux comprendre et apprivoiser ses angoisses.

Cette séance illustre la puissance de l’art-thérapie comme moyen de communiquer avec l’inconscient, de dévoiler les conflits intérieurs et de trouver des réponses là où les mots sont parfois insuffisants. Chaque création artistique devient un miroir de soi, une porte ouverte vers une compréhension plus profonde de ses émotions.